collectif CONTRAST

consentement capacité contrainte santé mentale

Recueillir des écrits dans les lieux d’enquête – compte-rendu d’atelier Contrast

Le collectif Contrast a accueilli Jean-François Laé et Fabien Deshayes le 9 juillet après-midi pour un atelier de préparation de la tâche empirique de recueil de textes dans les lieux d’enquête. Le programme de recherche prévoit en effet de s’intéresser aux textes qui régulent les pratiques de soin, en particulier leurs dimensions contraignantes, en recueillant non seulement les textes juridiques et éthiques formalisés (les lois, décrets, circulaires, recommandations, règles de déontologie ou guides de bonnes pratiques…) mais également les écrits produits plus localement pour encadrer les pratiques de soin (règles de comptabilité, notes de service, règlement intérieur, rapport d’activité…) et ceux, plus ou moins formels, produits au cours et au décours de l’action (transmissions, dossier, signalement d’événement indésirable…).

L’atelier a été nourri par la longue expérience de Jean-François Laé qui s’est saisi souvent des écrits, comme forme locale du droit et comme agissant dans le vécu des personnes, en particulier au travers des « écritures mineures », au statut peu important d’un point de vue institutionnel. Il a également bénéficié de la riche expérience de Fabien Deshayes sur l’analyse des rapports de mesure éducative réalisés par les travailleurs sociaux en protection de l’enfance, qui restitue à la fois leur carrière, depuis leur conception jusqu’à leur lecture, et s’interroge sur le rôle de la lecture de son propre dossier sur l’action des personnes concernées.

Dans cette phase de préparation, deux questions se dégageaient, sur un versant largement méthodologique :
– Comment cadrer le recueil des écrits, si nombreux dans les institutions et si hétérogènes ?
– Comment traiter du « pouvoir » ou de la « force » de l’écriture à partir de ces textes parfois ordinaires et peu formalisés ?

Types d’écrits et registres d’écriture dans l’institution

La production de nombreuses écritures est caractéristique de toute institution. Les motifs de cette production sont divers : il peut s’agir d’écritures techniques, de vérification, de rondes, de bilans. Certains de ces écrits participent aussi à habiller, définir, dessiner l’espace des lieux institutionnels ; c’est le cas des différentes affiches, signalisations, recommandations, informations…

Comment cadrer les écrits présents dans les lieux de l’institution?

  • cartographier tout ce qui est écrit sur les murs
    « On vient avec un appareil photo, un crayon, un papier », et on fait la topographie : Qu’est-ce qui est affiché ? Où est-ce affiché ? Qui lit ? A quelle fin, la lecture ?
  • dans les bureaux, les cahiers, procédures, classeurs, qui sont individuels ou partagés
  • les dossiers qui circulent entre les bureaux et autres institutions

L’écrit produit résulte d’une combinaison de différentes contraintes, entre 1) ce qu’on doit écrire (les professionnels obéissent à la règle prescrite de consigner par écrit certaines choses, ce qu’ils ne qualifient d’ailleurs pas toujours d’« écrire ») ; 2) ce qu’on peut écrire et 3) ce qu’on veut écrire.

Les personnes qui produisent les écrits dans les institutions mobilisent différents registres d’écriture : il peut s’agir d’écrire pour rendre compte à l’institution, pour énoncer des règes, pour établir les responsabilités, d’une écriture à usage réflexif, individuel ou collectif, d’une écriture qui sert à se définir professionnellement, notamment par rapport aux autres professions.

Par exemple, les dossiers de l’aide sociale à l’enfance participent de la protocolisation de la relation entre famille et institutions ; à ce titre les écrits servent à se prémunir contre les accusations, mais également à donner à voir son travail et à montrer qu’on a agi entre professionnels.

Que fait l’écrit, et comment le fait-il ? Articuler les écrits, la parole et l’action

  • Comment l’écrit-il peut faire preuve, constituer l’élément matériel qui est le début de la preuve ?
  • Comment l’écrit permet-il de réfléchir ?
  • Comment l’écrit répond-il à des obligations ?
  • Comment l’écrit produit-il du professionnalisme ?

Méthodologiquement, l’entrée dans les écrits fait abstraction de la parole des professionnels ; il est aussi nécessaire, par ailleurs, de saisir l’articulation permanente des écrits avec la parole. Quelles sont leurs fonctions respectives ? Les écrits dans le cahier de transmissions sont doublés d’une transmission orale ; ils ne sont parfois pas lus du tout. Quels sont, également, leurs implicites respectifs ? Discutant de son rapport, le professionnel dira « j’ai écrit ça oui mais..) ». C’est donc aussi tout ce qu’on n’écrit pas qu’il faut réussir à approcher à partir des écrits.

De la même manière, le recueil des écrits doit faire place à l’action à laquelle ils s’articulent. En quoi, en écrivant, les professionnels réalisent-ils, traduisent-ils, prolongent-ils l’action qui vient d’être faite, ou alors s’en écartent, la reproblématisent. C’est aussi l’efficace de l’écriture qui est en jeu, suscitant la question de ce qui est lu de l’écrit, et par qui.

Cette efficace a également une temporalité propre à chaque écrit. Par exemple les écrits de main-courante perdent très vite leur dimension active, ils sont périmés au bout de quelques jours. Les dossiers constitués en vue d’une audience avec le juge des enfants, eux, la conserve longtemps. Quelle est la durée de vie d’un écrit ?

Quelles sont les activités qui existent autour de l’écriture, entre la relecture de certains écrits par les supérieurs hiérarchiques, les pratiques de mutualisation de l’écrit entre professionnels, les perspectives de lecture de l’écrit par des tiers ou par les personnes concernées ? Pour un écrit donné, il importe donc d’identifier non seulement qui l’écrit, mais qui est censé, ou non, le lire, qui le relit.

La forme que prend un écrit a non seulement un contexte social et professionnel, il a également une historicité. Comment les règles sur la manière d’écrire, prescriptives ou de sanction, évoluent-elles ? La multiplication des contentieux en matière de droit en santé mentale peut modifier les modes de rédaction des certificats médicaux, afin d’éviter le vice de forme. Le recours dominant au verbatim dans les dossiers de protection de l’enfance peut se comprendre comme une tentative de neutraliser le rôle du travailleur social.

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